La marque des bannis
L’unique survivant d’une expédition balayée par Shaïgan-sans-merci parvient à rentrer au village. Découvrant que Thorgal est responsable de leurs malheurs, les Vikings du Nord décident d’infliger à Aaricia et à ses enfants le plus terrible des châtiments.
Suite de « La Forteresse invisible ».
« La Marque des Bannis » nous plonge dans le monde viking, un univers glacé et glaçant, rude comme l’hiver, magnifié par un excellent Rosinski, au trait précis et au cadrage superbe. L’album est dur, violent, âpre. Et paradoxalement, Thorgal en est totalement absent.
Notre héros a quitté sa femme et ses enfants depuis plusieurs années. Il l’a fait sur un coup de tête, à la fin de l’album « La gardienne des clés », parce qu’il avait le sentiment que sa présence mettait sa famille en danger. Le retour de vieux ennemis — Nidhogg, Volsung de Nichor — semblait lui donner vaguement raison. Et ça lui permettait de repartir à l’aventure et de se laisser pousser la barbe. Mais Odin et Van Hamme avaient d’autres projets pour lui. Les années ont passé et, du côté d’Aaricia et du village viking, la pause semble s’être transformée en départ. L’éloignement du père, qui semblait motivé par de nobles raisons, ressemble de plus en plus à un abandon.
Dans ce contexte, Aaricia doit affronter seule la communauté viking, qui a vu revenir la fille de son premier roi et le fils de son dernier chef. Vu son caractère particulier, Gandalf n’a pas dû laisser un souvenir impérissable à son peuple. Tous ses héritiers étant morts ou partis, ses biens et ses terres étaient certainement gérés par des familles qui n’ont pas dû prendre plaisir à les remettre à l’héritière légitime du vieux roi. Quant à Thorgal, il divise. Son bras est fort, sa parole est sage, mais ses origines restent étranges et son attitude l’éloigne beaucoup du modèle viking.
Aaricia se retrouve bien seule, dans un pays qui n’est plus vraiment le sien.
Histoire de femmes
Dans la première partie de l’album, des pages 3 à 26, l’histoire est dominée par les femmes. Le courage d’Aaricia, l’amertume de Vigrid, l’affection de Solveig et les pouvoirs de Louve sculptent les bases du récit.
Les femmes vikings avaient un statut particulier à l’époque médiévale. Indépendantes, elles surprenaient les visiteurs étrangers par leur importance au quotidien dans la société viking. Leurs maris partaient en mer pour de longues expéditions, parfois pour plusieurs mois. En l’absence des hommes, les femmes dirigeaient donc le quotidien des villages, et notamment les travaux fermiers. Les plus riches d’entre elles avaient une grande influence.
Dans les premières pages de l’album, nous voyons ces femmes dans leurs travaux quotidiens. Une des activités principales était la confection de vêtements : filer la laine ou le lin, tisser à l’aide de métiers à tisser verticaux, tailler les vêtements, les coudre, les teindre, les broder, les parer de fourrure…
Toujours dans ces premières pages, on peut détailler le vêtement traditionnel de la femme scandinave. Elle est couverte d’une longue robe de laine, sur laquelle elle porte une robe-chasuble plus courte, maintenue par deux fermoirs ovales appelés fibules. Les femmes mariées portaient des coiffes en lin – ou parfois en soie. Les coiffes, robes, tuniques étaient souvent rehaussées de broderies aux formes géométriques.
La femme viking aimait se maquiller. L’homme aussi. Les Vikings affectionnaient particulièrement le khôl, mélange noir de minéraux et de graisse, qu’ils se passaient sur les paupières pour avoir un regard envoûtant.
Hommes et femmes portaient des bijoux — bracelets, colliers, pendentifs ou anneaux, en métaux précieux ou non, en perles de verre, en os pour les moins riches.
Parmi les femmes réunies ici pour leurs travaux du quotidien, on peut noter qu’une hiérarchie est installée, même si elle n’est pas visible au premier coup d’œil.
L’influence de Vigrid est manifeste. Mère et épouse de guerriers, elle est écoutée et respectée. Gardienne des traditions, elle fait partie de ces femmes qui enseignent aux enfants le respect des ancêtres, des hauts faits d’armes, de la culture viking.
Aaricia, un peu trop arrogante, un peu trop moderne, n’aurait pas dû la provoquer en public. Quand Vigrid apprend que Thorgal pourrait être responsable de la disparition des hommes du village, elle s’engouffre dans la porte entrouverte par Aaricia et se délecte à l’idée de punir sa concurrente. Elle le fait avec cruauté, avec hargne. On peut d’ailleurs penser qu’au-delà d’un légitime désir de vengeance — car elle a, pour rappel, perdu son mari et son fils dans l’expédition décimée par Shaïgan — Vigrid profite de cette belle occasion pour écarter une rivale influente, princesse viking, riche héritière, mariée à un homme respecté pour son courage et sa force. La pauvre Aaricia n’est pas douée en politique !
Histoire d’enfants
Nous découvrons Louve dans cet album, notamment au cours d’une séance d’entraînement extrasensoriel avec son frère. Ces quelques pages en début d’album plantent le décor en appuyant directement là où ça fait mal. Quelles qu’aient été ses raisons, Thorgal est parti, et ses enfants grandissent sans lui.
Nous avions quitté un Jolan petit garçon, à la fin de « La gardienne des clés ». Un petit gars courageux, au caractère affirmé. Un peu perdu aussi, suite aux multiples révélations autour de ses origines, de ses pouvoirs étranges et puissants qui se cachent en lui, des ennemis puissants que doit affronter son père.
Aujourd’hui, Jolan est aux portes de l’adolescence. Il se construit seul ou presque, avec en tête l’image lointaine d’un père fort, d’un héros indestructible, capable de renverser les dieux et les rois.
A côté de lui, la petite Louve fait sa première apparition publique. Jolie et mystérieuse, on retrouve beaucoup de son père dans son calme et ses attitudes. Mais ses rapports avec lui s’arrêtent là. Elle ne le connaît pas, elle ne l’a même jamais rencontré. Il ne vit que dans les récits de sa mère et de son frère, qui lui présentent un homme extraordinaire, avec certainement toutes les qualités du monde, sauf celle d’être présent.
La petite fille écoute et emmagasine la légende mais, au fond, elle se construit toute seule dans un village où sa maman est curieusement isolée. Et c’est là, dans sa jolie petite tête, qu’apparaissent de drôles de choses, quand elle va dans la forêt ou quand elle s’approche des enclos où paissent les animaux. Elle sent nettement qu’elle est capable d’entrer dans l’esprit de ces animaux, de ressentir leurs pensées et de leur faire parvenir les siennes.
Et c’est tout naturellement le loup qui devient d’emblée l’animal totem de la petite fille. Inconsciemment, c’est par lui que Louve va amener le malheur sur sa propre famille. Tout aussi inconsciemment, c’est grâce à lui qu’Aaricia et les enfants échapperont aux pires dangers de leur voyage.
Alors que Jolan doit travailler sans relâche pour développer ses pouvoirs et tenter vainement de retrouver la maîtrise que lui avait conférée la couronne d’Ogotaï, Louve s’ouvre naturellement, sans artifice et sans mentor, à ses propres capacités. Avec cela, elle grandit doucement dans un monde qui n’est déjà plus celui de sa mère. Pour Louve, ce sont les prémisses d’un avenir qui s’annonce différent de celui d’une enfant viking.
Après cet album prometteur, son personnage sera peu utilisé par la suite dans la série, à part dans « Arachnéa » (24ème tome en 1999), jusqu’au lancement de la série qui porte désormais son nom, en novembre 2011.
Histoire d’hommes
Dans la seconde partie de l’album, les hommes dominent à leur tour le récit. Le courage de Jolan, l’ingéniosité de Darek, la trahison d’Erik, la fourberie d’Arkadès et du marchand d’esclaves byzantin sont cette fois les moteurs de l’action. On découvre le nouvel homme fort des Vikings du nord, Gunnar, dont la reconnaissance sera l’indispensable clé d’un éventuel retour au pays de Thorgal et des siens.
Des touches féminines, quand même, dans ce passage. La cruauté de Kriss, bien sûr, qui fait une fois encore des ravages. La force d’Aaricia face à la brutalité de son châtiment. Et la fraîcheur de la jeune Lehla, premier frisson dans le cœur de Jolan !
Le bannissement subi par la famille de Thorgal est le châtiment ultime de la loi viking.
Les crimes étaient jugés publiquement lors de l’assemblée du Thing. La peine de mort était rare et réservée à des crimes particulièrement odieux : viols, ou meurtres « honteux », pendant le sommeil par exemple. Il n’y avait pas de prison. En général, la victime percevait une amende en dédommagement — en argent ou en nature. Dans les cas plus graves, le coupable pouvait être banni temporairement, pendant quelques années, avant de pouvoir rejoindre son clan. Le point étonnant de cette sentence est que le puni l’appliquait lui-même, et pouvait éventuellement rebâtir sa vie ailleurs. On connaît le cas célèbre d’Erik le rouge qui, banni d’Islande à la fin du Xème siècle, partit avec quelques centaines d’hommes et fonda le Groenland.
Mais Aaricia et les enfants ne sont pas seulement bannis. Ils sont proscrits. Privés de tous leurs biens, ils sont abandonnés dans la forêt. Personne n’a le droit de leur venir en aide ou même de leur parler. Solveig risque très gros en les aidant. Ils peuvent être agressés ou tués par n’importe qui, être réduits en esclavage… La marque sur le visage d’Aaricia est la garantie d’un départ sans retour, d’une vie qui s’arrête ici. Aux yeux de la société viking, Aaricia, Louve et Jolan n’existent plus.
Cette marque abominable nous est longuement cachée par les auteurs, grâce à un châle, un pansement, une ombre. Mais lorsqu’elle nous est dévoilée, elle se révèle si définitive, si horrible, sur le beau visage de l’héroïne que nous suivons depuis près de 20 ans au moment de la sortie de l’album ! Cette marque, qui donne son nom à l’histoire, ne symbolise pas seulement le bannissement de nos héros. Elle dessine l’échec de Thorgal sur le visage fin de son épouse. Il avait juré de la protéger, il avait enduré une vie d’épreuves pour faire d’elle son âme sœur. Elle avait tout quitté pour lui, failli perdre la vie à plusieurs reprises, traversé le monde pour le suivre dans ses aventures.
Thorgal a échoué. Il a abandonné ce qui comptait le plus, à la poursuite de chimères que personne ne comprend. Les dieux lui ont volé sa mémoire. Kriss de Valnor a pris sa vie. Mais ici, au moment où le fer brûlant est apposé sur le visage d’Aaricia en punition des crimes de Shaïgan, Thorgal perd bien plus encore. L’âme de la série est logée quelque part entre Thorgal et Aaricia. Leur couple n’est pas qu’un prétexte ou une image, il définit leur saga, il engendre leur légende.
Thorgal n’est plus là, mais Jolan semble décidé à reprendre le rôle de protecteur invincible que son père a longtemps tenu. Comme Aaricia, attendons la suite. Avec crainte. Avec colère.
Avec espoir.
A suivre dans « La couronne d’Ogotaï »…